Fausto Coppi
(Xavier Garnerin)

Lorsqu’au creux de ma main j’ai ressenti la pression entêtée de ce feutre noir recopier : http://www.remue.net/cont/michon2.html, je n’ai pas saisi sur l’instant en quoi cette expérience m’était, quoique douce et légère, déjà devenue fondamentale. Ça. Lire ça, savoir ça, avoir ça, ces lettres sur ma peau. Mon poing tordu, serré, fermait ce texte à son vouloir. Ma main tendue l’offrait pour le bonjour à d’autres paumes. Au robinet je prenais soin de ne pas l’effacer. La dure réalité de bonjours anonymes, le fil de l’eau et l’usure du réel le firent, progressivement, disparaître.
Peu importait, de toutes les manières : j’avais goûté à cette joie.
Je réitérai la chose, soucieux cependant qu’un propos l’organise.
Sur mes mains, finalement, la réalité transitoire. Tout ce sur quoique l’homme croit un jour refermer les siennes demain s’en échappe. C’est la règle. Écrire nouilles, 1 beurre 250 g, rappeler Birgitta.
Puis, sur mes avant-bras, que je pouvais à l’envi couvrir ou découvrir, la codification absconse de mon existence officielle : numéro de Sécurité sociale, de carte bancaire, de formulaires CERFA, et les coordonnées précises d’égéries successives, et les horaires détaillés du TER Vierzon - La Ferté-Saint-Aubin. L’intensité de ma vie amoureuse, administrative et parfois ferroviaire finit cependant par annexer la peau de mes mollets, moins pratique sans aucun doute, mais, en toute décence, encore accessible. 

 


Je réservai le reste de mon corps à ma vision personnelle du monde. Ayant depuis longtemps hanté les papeteries et accédé à l’encre indélébile.J’en haïssais du coup l’Autre, rejoignant subrepticement la théorie de ces sournois qui ne pensaient qu’au fond de leur conscience, de ces idiots aveugles déambulant silencieusement dans leur vie sans rien pouvoir en dire, de ces imbéciles bornés arpentant de la pointe du pied les dédales de la relation sociale : le troupeau des débiles, des pas feutrés.
Mais quel plaisir d’écrire, dans la liberté d’une salle de bains, aphorismes et apories d’un style bien trempé sur ma peau même. Sur mon épaule un peu musclée, un peu grasse également. « L’homme est un loup pour l’homme, et réciproquement ». « Temps de chiotte, vie de merde, pays de cons ». Ce qui se conçoit bien s’écrit, pour sa défense, de manière subtile et surtout clandestine, au-dessus ou en dessous de la ceinture. Ce genre de choses, donc.
« Qui conçoit prétend dire ; grand bien lui en… » La sentence nouvelle démarra sur mon ventre, pour finir en haut de ma fesse gauche. Puis, abondamment douchée, se perdre dans ce rien qui n’existe qu’au détour des miroirs.
Je parlais peu. Je parlai encore moins.
Birgitta me quitta le jour où apparurent sur mes joues « Plus qu’hier, moins que demain ». La symétrie était pourtant parfaite. Elle ne m’en fit pas moins part de sa décision d’un rose à lèvres hâtif, où pointait la colère, sur la glace de la salle de bains.

 


Quelle importance. Mon corps possédait d’autres repères.
D’une pierre ponce dont les meurtrissures imposaient que toute décision soit mûrement réfléchie, j’établissais le sens de la position de tous ces écrits sur mon torse. Liberté, Égalité, Fraternité. Θύμος, επιθύμος. Je gardais νούς pour après. Et cependant : Égalité en bas de mon ventre, Liberté sur la poitrine, pas la même chose que l’inverse.
J’ai, depuis, abandonné les idées générales, car définitivement insolubles. Abandonné eaux lustrales, feux de la passion, air du temps, planète Taire. J’écris ma vie sur moi, au Bic, au crayon, à la plume. Ce n’est pas grave, je ne suis pas Pierre. J’ai donc droit à ma bio-graphie véritable. Mon père et ma mère, pour des raisons qui leur appartiennent, copulèrent en 1956. Je suis né en 1957. Je suis assez content de la manière dont les choses se sont passées. Dans la mesure où elles me mettent en position et en situation de les écrire. Etc. Etc.
D’autres, s’ils trouvent les photocopies, se chargeront du reste, ou des aléas. Car je suis me suis rendu, sale, puant, mais écrit de bout en bout, me reproduire. Couché sur la photocopieuse un jour durant. Dévoilant, au su de tous, et sous les cris d’effroi d’une smicarde pourtant responsable, mes écrits et ma peau, et ma pudeur, et aussi l’impudique. En plusieurs exemplaires.
La faute à qui ? La faute à Fausto Coppi.
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